lundi 14 juin 2010

La crise, quelle crise ?

La crise économique et sociale que nous vivons aujourd’hui peut-elle demain se transformer en crise politique ?

En d’autres termes, est-ce que le consensus autour des valeurs de la démocratie peut-il voler en éclats ?

Au plan européen, la crainte existe si l’on en croit un article du 14 juin d’EU observer que je cite en anglais : « The chief of Europe's trade union chiefs, John Monks, has warned that the austerity packages being imposed across the bloc will send the continent "back to the 1930s." He reported that European Commission President Jose Manuel Barroso also fears member states will turn their back on democracy - but for the opposite reason.” http://euobserver.com/9/30271/?rk=1

Prenons un peu de recul sur cette crise et ses menaces.

L’Occident, victime de son succès

D’un point de vue philosophique, la crise qui secoue l’Europe et plus généralement l’occident est ancienne. Elle a été diagnostiquée par des philosophes comme Nietzche ou Heidegger en leur temps.

De quoi s’agit-il ? Tout simplement de l’aboutissement d’un processus engagé au XVIIéme siècle et visant à faire de l’homme européen le maître de la nature par le moyen des sciences et des techniques. Descartes a posé les fondements de cet esprit libéré de la tradition, Kant plus tard a fondé la raison sans le recours à Dieu et Galilée et Newton ont développé le savoir scientifique à des niveaux jamais atteints auparavant. L’Europe a alors littéralement décollé par rapport aux autres continents qu’elle a fini par dominer.

Pour Heidegger, en mettant l’accent sur la science et la technique, sur le mode « faire », l’Europe a oublié l’Etre au risque de plonger dans le nihilisme. Cet "oubli de l’Etre" a commencé avec la métaphysique, les fameux arrières mondes de la caverne de Platon ou l’au-delà promis par la religion chrétienne. Cette forme de métaphysique s’est poursuivie avec le rêve communisme d’une société sans classe et sans domination.

Aujourd’hui, c’est l’époque de « l’oubli de l’oubli de l'Etre», c'est-à-dire que la question de l’Etre n’est même plus posée ; il faut seulement que le système technico-scientifique fonctionne sans trop de ratés ; la question des fins est absente.

Il s’agit d’un système basé sur la seule « volonté de la volonté », la production répond à la production, la richesse à la richesse. Nul progrès n’est visé, ni bonheur de l’humanité au sens des lumières, ni cité idéale au sens chrétien ou communiste.

Pour continuer de fonctionner, ce « procès sans sujet » doit s’étendre indéfiniment, produire toujours plus et moins cher, innover en permanence, normaliser, standardiser et conquérir de nouveaux marchés.

L’eldorado de ce mouvement n’est plus en Occident mais dans les nouveaux territoires à conquérir Inde, Chine ou Brésil. Le paradoxe du succès de l’Occident est sa conquête progressive de civilisations qui maintenaient une présence à l’Etre via le bouddhisme ou l’hindouisme. L’Occident importe son oubli de l’Etre dans le monde entier et plonge ainsi dans un double nihilisme.

Le premier nihilisme, déjà vu, c’est l’absence de sens de la production technique. Au final, « tout se vaut et rien ne vaut ». La crise financière dans sa grande absurdité profonde, dans l’aveuglement de ses acteurs est le symptôme parfait de ce nihilisme. La crise budgétaire qui suit semble fondée sur la même logique mortifère.

Le deuxième nihilisme, c’est justement ce mouvement vers de nouveaux territoires au risque d’obérer son propre développement jusqu’au jour où les nouvelles puissances produiront et consommeront seules. En s’étendant à l’infini, l’Occident aurait signé sa propre fin.

La démocratie est-elle soluble dans le nihilisme ?

Alors, est-ce que la crise économique peut déboucher sur une crise politique ? L’avenir nous dira si le nihilisme ne débouche pas sur un nouveau discours de la radicalité.

En effet, si le système économique ne répond plus aux attentes du citoyen-consommateur, si la consolation matérielle se raréfie; alors l’absence de sens ou nihilisme peut faire des ravages. Ravages qui peuvent laisser la place à un discours radical d’un nouveau type métaphysique, ouvrant des perspectives, un nouveau sens, de nouveau arrières-mondes et cités idéales, empli d’espoir, de bruit, de fureur et de haine.

Tout est alors possible, à nouveau possible…

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