J’emprunte à Clément Rosset le titre et l’esprit de mon texte. Le réel est ce qui est là simplement, ni bon, ni mauvais, ni porteur de sens. Nous avons beaucoup de mal à vivre le réel et c’est pourquoi nous passons notre temps à imaginer un double à ce réel.
Le double dans la pensée
L’esprit humain est ainsi fait, qu’il passe son temps à analyser, comparer, évaluer, juger, critiquer… Il suffit de fermer les yeux un instant et de laisser son esprit vagabonder pour constater souvent avec surprise ce phénomène.
Il nous est quasi impossible de limiter notre activité psychique à une perception directe du réel sans y apporter un double. Prenons un exemple, je marche dans la rue et j’aperçois un ami de l’autre côté du trottoir. Je le salue de la main mais il passe son chemin sans me voir. Le réel est « mon ami a passé son chemin ». Mais, pour mon esprit, cela ne suffit pas et il va donc créer un double du réel : « il me snobe », « il est distrait », « qu’est-ce que je lui ai fait ? »…
Nous passons notre temps à créer un double du réel. A la fois du réel en dehors de nous comme dans l’exemple de l’ami dans la rue, mais aussi du réel en nous. Ainsi, si sans raisons, je ressens de la tension dans les jambes, une boule à l’estomac, de la fébrilité ; mon esprit va commencer à s’inquiéter : « je suis anxieux mais pourquoi ? », « je risque de perdre mes moyens à cette conférence », « je suis vraiment nul de me sentir comme cela… ». Or, le réel, ce sont des sensations physiques désagréables, point final.
Et si cette capacité de doubler le réel était à la base de notre souffrance psychique ? De plus en plus de psychologues partagent cette idée et fondent leur thérapie sur l’acceptation du réel tel qu’il est et non pas tel que notre esprit nous dit qu’il est. Cela fait une grande différence et permet de mieux ressentir ses sensations corporelles et ses émotions sans leur ajouter un double et sans essayer de les contrôler ou de les faire cesser. Pour ceux que cela intéresse, il s’agit de la thérapie ACT (« acceptation and commitment therapy », voir par exemple l’ouvrage de Russ Harris, le piège du bonheur).
Le double dans le langage
Essayons maintenant d’élargir cette tendance de l’esprit à créer un double du réel à d’autres domaines que celui de notre vie intérieure.
Cette tendance nous la trouvons dans de très nombreuses œuvres de l’esprit humain basées sur le langage comme par exemple la philosophie. J’apprécie les œuvres des philosophes mais à y regarder de prés, un très grand nombre de ces œuvres visent à créer des modèles ou des mondes pour rendre le réel intelligible.
Pour certains, la vérité est à trouver dans un monde des idées extérieur à notre monde sensible (cf le mythe de la caverne de Platon); pour d’autres, c’est la raison qui même le monde et il suffit d’en démontrer les ruses pour comprendre l’Histoire (Hegel, Marx…). Beaucoup de philosophes nous éloignent du réel à force de vouloir lui donner un sens dont il est complètement dépourvu. Comme le dit Clément Rosset, « le réel est idiot ».
Nous pouvons suivre cette tendance à doubler le réel dans de très nombreuses autres activités humaines : la religion bien sûr peuplée d’arrières mondes mais aussi la politique qui vise à donner un sens, une direction à notre société, sans bien sûr jamais y arriver.
Je pense que l’homme a en grande partie besoin de ces activités, faute de pouvoir regarder le réel tel qu’il est, son absence de sens, parfois son côté tragique et dans tous les cas la finitude de notre existence.
Le doublement du réel a un rôle consolateur mais nous avons aussi la capacité comme pour notre monde intérieur, à l’accepter tel qu’il est et non pas tel que nos rêves nous le laissent espérer.
Espérer moins, vivre plus…
lundi 5 avril 2010
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