mardi 23 février 2010

La politique est-elle morale ? De la distinction des ordres (première partie)

Je me souviens d’un article du Monde en 2004 sur l’Europe sociale où Michel Rocard et Pierre Larrouturou avait fait les propositions suivantes :

« Nous proposons cinq objectifs, et donc cinq critères pour l'Europe sociale :

- un emploi pour tous : un taux de chômage inférieur à 5 % ;
- une société solidaire : un taux de pauvreté inférieur à 5 % ;
- un toit pour chacun : un taux de mal-logés inférieur à 3 % ;
- l'égalité des chances : un taux d'illettrisme à l'âge de 10 ans inférieur à 3 % ;
- une réelle solidarité avec le Sud : une aide publique au développement supérieure à 1 % du PIB. »

Pourquoi n’y sommes-nous pas arrivés en 2010 alors qu’aucun homme politique ne pourrait renier de tels objectifs ?

Je pense que cette proposition a échoué car elle faisait en particulier une confusion des ordres en voulant appliquer à l’ordre économique, la logique de l’ordre politique ou moral.

Je vais reprendre cette notion des ordres avec l’aide d’André Comte-Sponville dans son livre le capitalisme est-il-moral.

Les ordres

André Comte-Sponville distingue quatre ordres selon une logique ascendante en termes de valeurs et descendante en termes de déterminisme.

Premier et deuxième ordre

Le premier ordre est l’ordre techno-scientifique, c’est le monde de la science, de la technique, des entreprises et du marché. Il se structure par la distinction du possible et de l’impossible, du scientifiquement démontré et du scientifiquement erroné. Cet ordre n’a pas de limites propres. Laissé à elle-même, la science peut tout développer (clonage humain, artefacts…) et le profit tout justifier (travail des enfants, voir esclavage, non assistance aux pauvres, aux malades, aux inactifs…).

Cet ordre va être limité et non pas annulé dans sa logique propre par l’ordre juridico-politique. Il n’appartient pas à la politique de dire ce qui est vrai (en particulier en histoire ou en médecine), ni comment l’économie doit fonctionner en totalité (fixer les salaires pour tous, les normes de profit et le prix des biens…). Ce serait de l’angélisme et cela ne fonctionnerait pas comme l’a montré récemment l’encadrement des bonus des traders. Il ne suffit que la loi dise « le chômage est illégal » pour que tout le monde trouve un travail.

Par contre, cet ordre peut limiter et encadrer l’ordre techno-scientifique en indiquant ce qui est légal et illégal en termes de recherche scientifique (exemple du clonage humain) ou en encadrant le marché (temps de travail, solidarité entre les citoyens, salaire minimum pour les bas salaires…).

Un autre bon exemple est le domaine de l’environnement, il est important de déterminer ce que peut et ne peut pas faire l’ordre politique face à l’ordre technique. Il peut fixer des normes de pollution par exemple ou limiter les émissions de CO2 des entreprises afin de mettre un frein au développement naturel de l’industrie face au péril climatique. Il ne peut par contre interdire une activité économique/industrielle ou la faire disparaître en multipliant les normes contraignantes. D’ailleurs, le marché se venge alors par la délocalisation, trouvant ainsi un moyen de contourner la règle. Dans ce domaine précis, le curseur est donc très délicat et le risque d’un nouvel angélisme toujours très présent.

Mais, le risque de barbarie existe aussi qui soumet un ordre supérieur à un ordre inférieur. C’est par exemple soumettre la politique aux seuls experts ou aux scientifiques, laisser le marché occuper tout l’espace politique sans limites (temps de travail, droit sociaux, protection sociale, solidarités, éducation, biens hors marché…). Le politique a cependant besoin d’expertise et c’est en quoi le lobbying est légitime, du moment qu'il ne se substitue pas au politique.

A suivre...

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