Je ne suis pas philosophe. Je suis lobbyiste. Cela ne m’empêche pas d’avoir une approche philosophique du lobbying.
Je souhaiterais approcher le lobbyiste sous l’angle de son rapport à la vérité et aux valeurs. Je ferai de nombreux emprunts au dictionnaire philosophique d’André Comte-Sponville.
Les lobbyistes et la vérité.
L’approche que l’on a de la vérité peut être multiple, elle peut être tout d’abord dogmatique. Le dogmatique croit que la vérité existe et qu’il la possède de surcroît. Il lui est dès lors difficile, voire impossible, d’en débattre ou d’en discuter. A l’évidence, un lobbyiste ne devrait pas être dogmatique puisque par définition il apporte des arguments au débat, afin d’aider les pouvoirs publics dans leur prise de décision. Le lobbyiste dogmatique, un oxymore, ne souhaiterait pas débattre avec les pouvoirs publics mais leur dire ce qu’ils doivent penser, écrire, voter… De tels lobbyistes existent tout de même et comme vous l’avez compris ce sont les plus mauvais.
Maintenant, passons un cran en-dessous : je peux penser que la vérité existe quelque part mais je ne suis pas certain de pouvoir l’atteindre. Nous sommes trop le jouet de nos perceptions, de nos illusions, de nos désirs, pour espérer trouver la vérité surtout dans le domaine politique. Cela n’empêche pas de la chercher encore et encore. Beaucoup de lobbyistes se rangent dans cette catégorie; ils n’ont pas fait le deuil de la vérité, y compris dans la sphère politique, et pensent que le travail du lobbyiste est justement d’aider le politique à s’approcher de cette vérité tout en étant conscient que cela est impossible.
C’est le lobbyiste Sisyphe qui roule la pierre de ses arguments mais sait qu’à tout moment, elle peut redescendre, voire l’écraser. C’est un sage qui ne sera pas déçu si son amendement n’est pas repris, si les medias se désintéressent de sa position, si le politique ne tient pas sa parole au dernier moment… Après tout, il aura participé à la recherche de la vérité et comme il ne la détient pas, qu’importe le résultat final.
Dernier type plus radical : pour lui, la vérité n’existe tout simplement pas. Tout est affaire d’arguments, de contre-arguments, de présentation, de communication, de psychologie, de marketing. Aujourd’hui, je défends la santé publique, demain les fabricants de tabac. Hier, les éoliennes, demain le charbon… Comme la vérité ne peut pas être atteinte, surtout dans la sphère politique faite des seuls rapports de force, alors inutile de s’intéresser au fond du sujet : tout le monde a tort et tout le monde a raison, le vainqueur sera le plus habile, le plus richement doté, le meilleur communicant, le plus manipulateur…
On retrouve là l’école des sophistes qui faisait profession de sagesse sous l’Antiquité. Ont-ils finalement tort de croire qu’il n’y a pas de vérité dans le débat public, mais seulement des arguments? Hier, l’avortement était illégal, aujourd’hui il est légalisé. Dans certains pays, c’est l’euthanasie, la possibilité d’adoption par des couples homosexuels, la consommation de certaines drogues qui le sont. Où le sophiste rejoint le sceptique, mensonge d’hier, vérité d’aujourd’hui.
Mais, s'agit-il d'une question de vérité? Si la politique se limitait à la question du vrai ou du faux, alors tout serait plus simple et les comités d'experts suffiraient. Ce qui compte en politique, c’est le combat pour les idées et les valeurs, le pouvoir, le rapport des forces. Alors, pourquoi ne pas être habile, et allier le renard et le lion? A chacun de trouver sa réponse.
Quel garde-fou à l’habileté du sophiste ? La question des valeurs (demain).
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